Dans nos veines

En 1974, le psychanalyste Didier Anzieu présente, pour la première fois, le concept du Moi-Peau : l’analyse du psychisme en constante évolution de l’humain, en parallèle de ses protections cutanées réelles, permet de définir ce qui sert à protéger ou, au contraire, à fragiliser l’enveloppe mentale de l’individu. Le contact avec l’autre, primordial, se transmet de manière intérieure et produit la superposition de l’épiderme physique et de celui, plus malléable et souvent douloureux, du mental et des émotions. À l’écoute du nouvel album de Watine, les cicatrices du Moi-Peau de chacun d’entre nous semblent remonter à la surface et apparaître le long de nos veines ; de la pulsation cardiaque provoquant la dilatation des vaisseaux aux marques psychosomatiques de la mélancolie, ces géométries tracent, en de nombreux mouvements, les émois du ressenti, de l’histoire morale et psychologique tant de leur créatrice que de celles et ceux qui les découvrent.

« Géométries Sous-Cutanées » conte l’histoire d’une solitude, de saisons passant devant les yeux d’un être dont l’isolement se fait tour-à-tour passionnant et percutant. Les circonvolutions lumineuses de « Over Freeways », ces signaux visuels introduisant le minimalisme d’arrangements subtils et caressants, imprègnent nos cellules cérébrales et font ressortir notre âme, mise à nu de sentiments que l’on n’ose montrer. Les deux parties de « Sheer Power », dualité presque schizophrène du noir et du blanc, du bien et du mal, nous immergent rapidement dans la tristesse fondatrice, la séparation faite chair de « Erratic Soul », transition vers la confrontation à nos propres pulsions, rythmiques tout d’abord (les subtilités jazz de « Melancholia My Love » et le battement fondateur de « Hearth Walking ») puis, inéluctablement, sensorielles. Les cordes parcourant l’intégralité du disque parlent, tentent de communiquer avec le froid de la claustration, de l’introspection. L’électronique et l’acoustique se cherchent, giflent l’exilé volontaire afin de le faire réagir : « Lovesick », chemin de croix de la passion, évite la répétition et la comparaison du sentiment ultime, tourmente l’harmonie et synthétise les psychoses en les orientant vers une lumière non pas rédemptrice, mais réaliste, de « Jetlag », confession fine et volontaire d’une musicienne pour qui les épreuves ont forgé une identité inédite, profonde, troublante. « Certes, j’ai des hauts et des bas, mais quand on aime, on ne tombe pas ».

Du désir à la fièvre, du cauchemar au rêve, Watine a concrétisé des décennies d’introspection. Elle a touché le sublime et l’a rendu palpable, frémissant, bouillonnant. Et elle nous l’a confié, sereinement, amoureusement.

crédit : Sathy Ngouane

« Géométries Sous-Cutanées » de Watine, disponible depuis le 1er mars 2019 chez Catgang.