Au bord des lames…

Comparée, pour son atmosphère anxiogène et dépressive, à la première saison de « True Detective », « Sharp Objects » a su tirer son épingle du jeu en ancrant son histoire et ses personnages au cœur d’un univers à la fois traumatisant et passionnant.

On attendait « Sharp Objects » avec impatience. Déjà, de par sa distribution parfaite en tous points, Amy Adams en tête. Ensuite, parce que bon nombre de spectateurs ayant eu la chance de découvrir l’objet avant sa diffusion officielle l’ont sans relâche ; preuve, s’il en est, que la série risquait de faire montre d’un intérêt sans faille. Mais c’est lorsque l’ambiance de « True Detective » a été à maintes reprises mentionnée que le mystère a commencé à prendre de l’ampleur, du moins dans les mots de critiques voués à la cause de l’adaptation du roman de Gillian Flynn. Alors, « Sharp Objects », enfant légitime d’un irremplaçable aîné ? Pas du tout. Mais pour de bonnes raisons.

La lente descente aux enfers de Camille (Amy Adams), jeune journaliste au passé tourmenté et violent dont le corps porte les cicatrices qu’elle s’est infligées en s’automutilant, a des allures de règlement de compte familial autour du meurtre atroce de deux adolescentes de Wind Gap, la ville dont l’héroïne est originaire. Dès lors, tout ce qu’il y a de plus malsain et troublant dans les tréfonds de l’âme humaine va remonter à la surface, en douceur tout d’abord, puis de plus en plus violemment, dès la découverte de l’un des corps dans une ruelle du patelin. Camille boit pour supporter la douleur du retour, cachant ses alcools forts dans sa fidèle bouteille d’eau minérale. Elle retrouve sa mère, notable de la cité des vices et des sévices, qui contrôle les âmes damnées par sa froide autorité. Le shérif méprise la presse, un flic venu de l’extérieur en renfort est malmené par la populace, les jeunes filles (dont la sœur de Camille), juchées sur leurs patins à roulettes, ont tout de lolitas pas si innocentes qu’elles n’y paraissent… La galerie de personnages de « Sharp Objects » intrigue et fait peur. Elle est le sang qui coule le long des trottoirs et des caniveaux, sous un soleil écrasant. Les êtres se fondent dans le décor, marionnettes d’un meurtrier invisible et mettant en lumière la terrible réalité de cet îlot urbain éloigné du monde moderne (voir l’épisode 5, « Calhoun Day »).

crédit : HBO

Amy Adams révèle sa part de ténèbres, hantée par les nombreux démons griffant sa chair à grands coups de rasoir. L’une des grandes réussites de « Sharp Objects », dans sa distribution, est d’avoir confié à la jeune Sophia Lillis (Beverly dans la récente adaptation cinématographique de « Ça ») le rôle de Camille jeune, les deux actrices se ressemblant pratiquement trait pour trait. Chaque acteur parvient à inspirer autant le respect et l’attachement que le mépris et la crainte ; à ce titre, Patricia Clarkson est impressionnante, mère surprotectrice et dont la folie conduira Camille à un second naufrage.

De plus, les huit épisodes de cette saison offrent au verbe une définition inédite ; les mots gravés dans la peau de Camille sont autant de sentiments refoulés mais éclatant au grand jour alors que l’action, inexorable, plonge vers l’horreur. Thriller psychologique obsessionnel et hypnotique, « Sharp Objects » s’immisce dans le cerveau du spectateur, renverse ses convictions et le projette au bord d’un précipice où la vie ne tient plus qu’à un fil. Huit heures de rêves et de cauchemars au réalisme cru, transfigurés par la constante perdition des marionnettes que deviennent celles et ceux auxquels nous nous attachons. Jusqu’au drame, foudroyant, pétrifiant et se prolongeant dans et au-delà du générique final…