Paul Simon : le jour où j’ai perdu ma dignité

Mai 1987. Madonna est au sommet, Wham se sépare, les chouchous fluos se portent aux poignets, j’ai 13 ans. On est dans le bus (dans le car, pour être précis). C’est le jour du grand départ. Le premier voyage scolaire de ma carrière. Je demande à ma mère de se garer super loin. Elle me dépose juste devant. J’ai tout dans mon sac, tout ce que j’ai de plus précieux, mes plus chouettes sweat-shirts (fluos) et mes meilleures K7. Cette fois-ci, je suis décidé à m’imposer, à vaincre ma timidité, à enfin proposer MA musique au chauffeur. Après quelques heures d’hésitation, je me lève enfin, titube jusqu’à l’avant du bus, là où tout se décide, et tends fièrement ma K7 de « Graceland » au gros moustachu. Ils vont tous adorer, les filles vont venir me parler, j’en suis certain. Je retourne m’asseoir, prêt à savourer ma victoire. Ça y est ! Les haut-parleurs en plastique blanchâtre crachent l’intro à l’accordéon de « The Boy in the Bubble ».

Pour résumer, c’est à ce moment précis que j’ai perdu mon innocence, mon honneur, ma dignité et toutes chances de conclure avec Sophie Martin. La K7 me fut jetée à la gueule à l’unanimité et jamais plus je ne pus proposer quoi que ce soit au gros moustachu.

Septembre 2018. Désormais, je reste à l’arrière, à la lueur des plafonniers, « In the Blue Light ».

Paul Simon vient de quitter la scène mais revient dans ma vie avec un nouvel album, mais à l’ancienne, tous ensemble dans le studio, guitare, piano, bass & drums à la sauce barbecue. L’idée du disque : revisiter quelques-unes de ses chansons passées sous le radar au moment de leur sortie, leur donner une seconde chance, une nouvelle vie.

« One Man’s Ceiling is Another Man’s Floor » (tellement vrai) ouvre le bal en diffusant un parfum Nouvelle-Orléans sophistiqué aux épices enivrantes. Il me donne envie d’allumer des bougies et d’inviter ma voisine américaine, Mary, ma girl next door. Peut-être qu’après quelques verres de Chasse-Spleen, on pourra make « Love » sur le titre suivant. La guitare delay « church » s’enroule autour de la voix de Paul, très en forme. Moi aussi je voudrais bien m’enrouler autour de ma voisine. On accélère, orchestre de chambre, flûtes et bois, arrangements contemporains sur « Can’t Run But », un phrasé dont Paul Simon a le secret, tout en syncopes, un storytelling proche des gens, succulent. Jazz avec « How the Heart Approaches When it Yearns », la lumière bleue prend l’espace, Miles Davis hante la pièce, les vapeurs d’alcool s’échappent du bar du Bristol. Back on street, back to carnival, « Pigs, Sheep and Wolves » lance la parade, cannes blanches et masques géants, perdons-nous dans la transe. Là ! J’ai cru voir Mary ! Mais elle disparaît au coin de Bourbon street.

Le lendemain, la fête est finie, la guerre aussi, les champs de coton pour seul horizon, un chien aboie à la lune, puis se tait pour écouter « René and Georgette Magritte with their Dog after the War », magistral et infiniment classe, à l’origine sur le presque génial « Hearts and Bones » paru en 1983, pendant son mariage chaotique avec Carrie Fisher (le veinard).

crédit : Mario Suriani/AP/SIPA

Le saviez-vous ? Paul et Sting sont voisins de palier, ou du moins l’ont été pendant un long moment. Ça s’entend immédiatement sur « The Teacher », c’est beau mais un peu perturbant. « Darling Lorraine » rallume les étoiles du ciel sud-africain. Voix à la fois suave et espiègle.

À la pause, Keith Jarrett est entré dans le studio. Sans un mot, il pose ses doigts cabossés sur le clavier. Personne n’ose l’interrompre. Le bouton REC est rougeâtre. Paul se faufile jusqu’au microphone à ruban et entame « Some Folks’ Lives Roll Easy », c’est dans la boîte. Dernier morceau, dernier mystère, dernières « Questions for the Angels », délicieuse berceuse pour grandes personnes, un remède à nos névroses : « If an empty train in a railway station calls you to its destination, can you choose another track? »

Peut-on changer le cours des choses ? Peut-on croire à sa deuxième chance ?

Peut-on décemment (re)proposer « Graceland » dans un bus scolaire aujourd’hui (même en bluetooth) ?

“In the Blue Light » nous assure que oui, mais avec des bougies, et avec Mary.

Ce soir, je frapperai à sa porte, là où tout se décide. Elle va m’adorer, j’en suis certain…

« In the Blue Light » de Paul Simon, disponible depuis le 7 septembre 2018 chez Sony Music.