Repetition Theory

Depuis plusieurs années, Muse s’attire les foudres des critiques du fait de syndromes psychiques et de tics créatifs plus ou moins justifiés. À l’occasion de la sortie du nouvel album des Anglais, « Simulation Theory », nous avons essayé de peser le pour et le contre d’une démarche artistique aussi bien portée par la recherche sonore que par la redite harmonique, sources de discordes et autres procès médiatiques.

Commençons par une évidence : on a adoré Muse à ses débuts. « Showbiz » était une petite merveille de rock inspiré et inédit, prolongé dans ses aspects les plus électriques sur « Origin of Symmetry », décorum visuel et musical en paradoxe total avec la simplicité de sa pochette. Rapidement, le trio avait imposé un style précipité dans une course effrénée vers l’efficacité et l’intelligence de chansons tantôt orageuses, tantôt romantiques. Et la recette fonctionnait à merveille. Par la suite, on a un peu décroché en écoutant « Absolution » et « Black Holes and Revelations », dont les dérives grandiloquentes se voyaient comme le nez au milieu de la figure, bien que ces deux œuvres recèlent de véritables classiques intemporels (« Thoughts of a Dying Atheist » reste, à ce jour, l’un des meilleurs titres du XXIe siècle, tous styles confondus). Divorce avec « The Resistance » et son emphase symphonique digne en forme de coquille vide ; retrouvailles en fanfare grâce au très bon « The 2nd Law » ; et, à nouveau, interrogations sur le propos politique (parfaitement bien mené artistiquement parlant, ceci dit) de « Drones ». En constatant ces hauts et ces bas qui font de Muse un grand groupe (si si, c’est un fait accompli), on se demandait ce que « Simulation Theory » pourrait apporter.

La réponse est évidente, oscillant entre le costard bien taillé dans la presse et l’extase des fans : Muse est un paradoxe et le restera jusqu’à son ultime souffle. La mégalomanie de Matthew Bellamy n’est plus un secret et transpire de certaines pistes;. La fréquentation très 80’s de la réalisation saute aux yeux (ce que confirme la pochette réalisée par Kyle Lambert, dessinateur très prisé depuis son travail pour « Stranger Things »). La dérive du groupe vers l’ombre de lui-même et de ses moments de gloire frappe et, surtout, traumatise ceux qui ont rêvé en savourant les hits imparables que sont « Showbiz » ou « Stockholm Syndrome ». Pourtant, on ne pourra pas reprocher aux natifs de Teignmouth de faire dans la redite. Du moins, conceptuellement parlant.

Car le problème de Muse réside dans une répétition très distincte : les accords et partitions vocales, semblables en tous points quelles que soient les époques. Entre les envolées lyriques de Bellamy, les solos de guitare à arpèges et glissandi contrôlés, les tappings prêts pour la scène et les mimétiques évolutions harmoniques audibles pour chaque essai, on connaît la recette. Une faiblesse que l’on finit par regretter et qui pourrait largement nous gâcher le plaisir. Mais, passée cette funeste fainéantise, on a envie de défendre « Simulation Theory ».

Tout simplement parce que, dans l’Histoire de la musique, les compositeurs désireux de renouveler leur stock d’inspiration et de création sont très, très mal vus. Les exemples sont légion : on citera notamment Queen avec son décrié « Hot Space », ou encore Chris Cornell et son excellent « Scream » produit par Timbaland. Il est alors facile de crier à la trahison sans tenter, ne serait-ce que quelques minutes, de comprendre ce qui se passe pour se faire une idée sincère et argumentée. Dans ce contexte, l’électro sensuelle de « Break It to Me » est jouissive, alors que les chœurs de « Thought Contagion » et « Blockades » résonnent d’ores et déjà dans les stades du monde entier.
« Simulation Theory », c’est du grand spectacle, de la débauche, des effets spéciaux qui explosent dans tous les sens et au creux de nos oreilles. Une superproduction, certes, mais qui a le mérite de se revendiquer comme telle, acte courageux, parfaitement assumé et loin d’être aisé.

Autre fait amusant : on crache sur les élans électroniques de Muse en même temps qu’on encense bon nombre de projets aux consonances « French Touch » qui sont, à en croire nos lectures, le fruit de véritables génies. Pourquoi ces sculpteurs de sons aseptisés fédèrent-ils au moyen d’une épuisante nostalgie de la fin du siècle dernier, quand d’autres n’ont pas le droit d’accomplir la même démarche ? Faut-il impérativement broder le même canevas en restant sagement dans une case prédéfinie ?

Alors oui, « Simulation Theory » n’est pas un INOUBLIABLE opus. Mais son effet demeure assez euphorisant pour le considérer comme un spectacle auditif et visuel maîtrisé et réussi ; et c’est bien là tout ce qu’on lui demande !

« Simulation Theory » de Muse, disponible depuis le 9 novembre 2018 chez Warner Music UK.