À la gueule des noyés

Sur le papier, la rencontre Winterberg / Besson semblait offrir au grand manitou d’Europacorp. une caution cinématographique plus indépendante, mais avec le second aux ordres du premier. Heureusement, « Kursk » est avant tout la vision anxiogène et humaine de son réalisateur.

On imaginait assister, en prenant connaissance de la collaboration entre Luc Besson et Thomas Vinterberg, à une formidable arnaque. En effet, la firme du réalisateur du « Grand Bleu » n’étant pas réputée pour sa subtilité lorsqu’il s’agit de raconter des histoires, la voir s’emparer du drame du sous-marin russe Kursk, ayant coûté la vie à 118 membres d’équipage après une double explosion dans sa salle des torpilles le 12 août 2000, nous laissait augurer d’un spectacle sensationnaliste et vain. Ce qui aurait été une honte, au vu du sujet abordé. Mais le second semble avoir eu les pleins pouvoirs en termes de narration et de réalisation, ce qui transparaît aussi bien dans les scènes collant au plus près du désastre que dans celles, plus précises, de la vie des femmes mise en suspens alors que l’attente devient insupportable. La tragédie est abordée sous tous ses angles, du tombeau métallique des 23 survivants coincés dans la salle 9 à l’armée elle-même, honteuse et en ruines – tant politiquement que matériellement.

L’intelligence de Winterberg, dans sa façon de filmer l’Histoire, est de délimiter ses enjeux, au propre comme au figuré. Le cadre fait, ainsi, office de regard, qu’il s’élargisse entre le départ vers l’agonie du Kursk et la mort de son capitaine, ou se réduise pour davantage s’approcher des êtres meurtris par les causes et les conséquences d’une horreur annoncée. De plus, chaque acteur tient son rôle avec un incroyable respect : Matthias Schoenaerts est une figure autoritaire n’oubliant jamais que le sacrifice pour ses hommes reste la fonction primordiale d’un commandant de bord, Léa Seydoux s’empare de la fonction de chœur public avec une bouleversante simplicité, tandis que Colin Firth et Max Von Sydow se livrent une bataille sans merci pour secourir ceux qui peuvent encore l’être. De ce fait, on n’en voudra pas trop au metteur en scène de « voler » certaines idées scénaristiques à plusieurs autres pellicules, de l’introduction très « Voyage au bout de l’Enfer » aux séquences, caméra à l’épaule, inspirées – directement ou non – du récent « Deepwater » de Peter Berg.

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« Kursk » marque le spectateur, l’embarque dans une spirale ténébreuse et tétanisante. Ainsi, malgré quelques incohérences et raccourcis, le film s’inscrit immédiatement dans la courte liste de récits-catastrophes crédibles et émouvants. Ce qui est beaucoup trop rare pour ne pas le souligner.

« Kursk » de Thomas Vinterberg, en salles depuis le 7 novembre 2018.