« Damn, qu’elle est belle ! »

Los Angeles, novembre 2015. Quelques jours avant le 13. Un restaurant chinois sur Fairfax Avenue. Immense. Je monte sur scène dans quinze minutes, dans l’arrière-salle, derrière les portes battantes, à la lueur des lampions rouge dragon. J’ai ma setlist. Mes chansons, mon trac, une reprise d’ABBA et ma version de « Saint Claude ». Mes amis sont là, quelques inconnus et même Mary Moses, rencontrée deux jours plus tôt dans un bar de la plage. Ce soir-là, j’avais touché le Pacifique. Les mains plongées dans l’eau sombre, je gueulais à mon pote qu’on y était. On dansait n’importe comment parce que, oui, on y était. « Souffle saccadé, voilà qui laisse deviner que tout se décide, cide, cide ». Mon premier concert à L.A., mes premiers couacs américains en solo, mes premiers congrats, mon Polaroid heureux. Trois jours après, l’avion entamait sa descente sur Paris. On était vendredi. Le 13.

Paris, septembre 2018. Chris(tine) est enfin revenu(e). Je presse Play. Je sens le sable glisser sous mes pieds. “Comme si on m’aimait” me télétransporte instantanément en 1986, l’année de « True Blue » et de ma première pelle humide. « Damn, dis-moi » qu’elle se souvient de moi. Je voudrais sentir sa langue à nouveau, en faire meilleur usage, l’apprécier plus longtemps, plus profondément, lui suggérer des territoires inconnus, parce que « Je vais toujours au devant », comme les vivants, comme « La marcheuse ». Peu d’instruments, de l’espace entre les fréquences, des mots précis, un phrasé élastique, c’est magique. Et si je danse maintenant dans ma cuisine comme sur Manhattan Beach, en moulinant des bras et du cul sur le lino imitation carreau, « Doesn’t matter, does it? » Alors, rejoins-moi, voleur de soleil. Je te donnerai « 5 dols » pour soigner ton blues sous les gratte-ciels. On ira se remplir de cheap vodka dans les ruelles de Tribeca. On y percera le brouillard épais à coups de cran d’arrêt sur « Goya ! Soda ! ». On finira bien par unlocker la bonne porte au milieu des briques, par trouver l’oasis, celui des envies assouvies, de la folie du « Follarse ». Hangover. On ne se souvient de rien, ni du chemin, ni de ton parfum, ni de « Machin-chose ». La vie repart comme une balle de pistolet. Les huissiers tapent aux portes. « Bruce est dans le brouillard, plus vraiment sûr de ce qu’il peut vouloir ». Il est peut-être comme moi, il se serait bien vu au générique d’un rom-com des années 80. Mais comme moi, il est plutôt plongé la tête la première dans un rhum-coke. « Tu sais ce qu’il manque ? Il manque une snare ». Réchauffons nos slim jeans. Déchirons nos sorrows. Cherchons « Le G ». Descends…Encore…

On se croyait insensibles, invincibles. On s’était promis la distance, le casual, mais voilà, on a « Les yeux mouillés ». Le soleil se lève mille fois sur nos souvenirs, il assèche les peaux. L’amour est voleur d’eau, il devient « L’étranger ».

Le volume 2 de « Chris » switch sur l’anglais. La nymphe s’y fissure. Chris délivre ses ailes électriques. Dans quelques secondes, elle s’offrira au monde. Damn, qu’elle est belle !

« Chris » de Christine and the Queens, disponible depuis le 21 septembre 2018 chez Because Music.