Nothing really matters

Depuis sa sortie mercredi dernier dans les salles françaises, « Bohemian Rhapsody » ramasse une volée de bois vert de la part des médias. Alors, le biopic tant attendu de Freddie Mercury et Queen mérite-t-il un tel acharnement ? Ici, on pense que non, et on vous explique pourquoi.

crédit : 20th Century Fox / Regency Enterprises

On pourra dire que le parcours de « Bohemian Rhapsody » aura été semé d’embûches. Arlésienne (ça aurait plus à Freddie Mercury, tiens) longtemps repoussée et soumise, lors de sa production, à une quantité d’incidents et de retards proprement hallucinants dans le milieu hollywoodien (notamment l’évincement de Bryan Singer, ayant lui-même remplacé Dexter Fletcher et mis à la porte pour des soucis juridiques dont la teneur donne envie de vomir, pour rappeler, au poste de réalisateur… Dexter Fletcher !), la mise en images sur grand écran de la saga de l’un des groupes britanniques les plus célèbres et passionnants (on s’est replongé dans la discographie de Ces Majestés après avoir vu la bête) est enfin là, précédée d’une réputation peu flatteuse outre-Manche et d’un matraquage promotionnel avançant tambour (Roger Taylor aux baguettes ?) battant. Disponible quelques jours avant, la bande originale nous avait d’ores et déjà rassurés, de la réinterprétation du générique de la 20th Century Fox au son de la guitare de Brian May, aux quatre titres extraits du Live Aid, dont l’énergie et la vitalité nous ont arraché quelques larmes. Enfin, la découverte du long-métrage. Et il faut admettre que le cahier des charges est rempli en bonne et due forme. Et que la colère des scribouillards affûtés a de quoi faire rire. Surtout si l’on reprend patiemment les enjeux d’une telle démarche.

Quel est l’intérêt principal d’une biographie filmée de Queen ? L’évidence est flagrante : on VEUT voir le quatuor en plein concert, son énergie, sa folie, pour nous en prendre plein les yeux. Et « Bohemian Rhapsody » est phénoménal durant ces instants, filmés avec précision et fougue (le show à Wembley est anthologique, de même que la première tournée américaine et le début du générique final). Tout fan de Queen, inconditionnel comme occasionnel, a espéré éprouver une telle électricité. L’engagement sans faille des acteurs sur scène est indubitable et tétanisant. Des scènes comme on en voit peu sur la toile blanche de nos salles obscures.

Le scénario ? D’accord, simple, trop bien-pensant et empli de bons sentiments. La relation amoureuse entre Mercury et Mary Austin est favorisée, c’est un fait (en émettant, ceci dit, une petite réserve ayant pourtant sa place, cette dernière étant la principale légataire du chanteur à son décès ; il est ainsi logique qu’elle soit un personnage prédominant). Cela étant, rappelons l’un des regrets supposés du public et des journalistes AVANT les projections officielles : ne pas aborder la mégalomanie et l’homosexualité de Mercury. Là encore, on rigole sous cape en voyant les deux thèmes exposés et gravés sur pellicule, sans chichi ni modération. De plus, en deux heures pratiquement montre en main (sans compter les génériques), difficile de faire le tour. Le but et de se laisser porter par l’explication du phénomène Queen, introduction infaillible à la complexité de l’art et de l’existence d’un mythe. Et on met quiconque au défi, en sortant, de ne pas se sentir happé par l’objectif principal, accompli haut-la-main (certains spectateurs que nous avons croisés, fans de Queen également, s’apprêtaient d’ailleurs à retourner illico dans le multiplexe pour revoir « Bohemian Rhapsody » une seconde fois).

Enfin, la claque, la vraie : la performance de Rami Malek en Freddie Mercury, rôle ô combien difficile, est extraordinaire. Mais pas que : le duo qu’il forme avec Gwilym Lee, sosie parfait de Brian May, laisse bouche bée. L’interaction entre les acteurs ne semble, à aucun moment, feinte ou forcée. Et l’on préfère largement admirer ce genre de démonstration plutôt que l’hologramme impersonnel et putassier d’une quelconque star décédée au Palais des Congrès (au hasard).

crédit : 20th Century Fox / Regency Enterprises

Pour tout ça, pour les frissons, pour la démonstration de force éternelle qu’il s’apprête à devenir dans l’histoire du Septième Art, « Bohemian Rhapsody » restera une œuvre à part. Maudite, certes, mais immédiatement intemporelle.

« Bohemian Rhapsody » de Bryan Singer, en salles depuis le 31 octobre 2018.