L’hérédité de l’amour et de la haine

Le nouveau roman d’Amélie Nothomb est une tragique œuvre théâtrale ; un lieu où la vengeance, les faux-semblants et le sacrifice de l’innocence s’achèvent dans le plus grand bouleversement des réalités de chacun.

Pour les lecteurs ne sachant pas ce que l’adjectif « épicènes » signifie, inutile d’ouvrir un dictionnaire ; Amélie Nothomb vous en dévoile la définition au bout de quelques pages. Elle en fait même le personnage central d’une étude de mœurs où l’affection côtoie la cruauté, où l’ambition domine et ose toutes les violences psychiques. En une centaine de pages, l’auteure contemple, sans jamais prendre parti, la succession d’événements terribles, inhumains parfois, révoltants souvent, qui se déroulent comme la pellicule usée d’un vieux film que l’on aurait préféré ne pas ressortir du grenier. Et, afin de mieux troubler les masques, les prénoms se mélangent, aveu de ne pas généraliser l’opportunisme masculin et la faiblesse féminine.

En suivant l’histoire d’Épicène, ses relations avec ses parents (notamment la constante opposition avec son géniteur), son hibernation assumée (sublime image du cœlacanthe) pour traverser un Styx tant matériel que spirituel, le lecteur éprouve la foudre, la patience, la vengeance. Mais Amélie Nothomb ne marche pas dans les pas d’écrivains possédés par la loi du Talion ; au contraire, ses héros sont le fruit d’une volonté de succès, de reconnaissance et de progression dans la hiérarchie, d’une part, et les victimes collatérales de ces fantasmes les plus insipides, d’autre part. Paragraphe après paragraphe, les erreurs stratégiques et sentimentales des premiers et les forces des seconds se confondent, allant vers un dénouement aussi terrifiant qu’émouvant. Le tissu familial, déchiré jusque dans ses fibres les plus profondes, éraflé par les griffes et les morsures, ne pourra plus être recousu. La mort traduira l’apprentissage de la réelle descendance, de ces traits que l’on refuse d’admettre mais qui nous font tels que nous sommes.

« Les prénoms épicènes » est un roman amer, glaçant et incroyablement humain. L’allégorie d’une société moderne au creux de laquelle les racines sociales pourrissent lentement, inexorablement. Un regard vers l’oubli de principes désuets que l’on rejette d’un revers de la main, tandis qu’ils demeurent omniprésents dans nos colères permanentes.

« Les prénoms épicènes » d’Amélie Nothomb, disponible depuis le 22 août 2018 chez Albin Michel.